Jean-François Leduc, CFO et auditeur interne : « Plus qu’un métier, l’audit interne est une école et une pépinière de talents »

Jean-François Leduc a débuté sa carrière chez Arthur Andersen au milieu des années 1990, où il a passé huit années entre audit externe, conseil et missions à l’international. Il a ensuite alterné, tout au long de son parcours, des postes de directeur financier (CFO) et des fonctions d’audit interne, notamment huit ans chez Forvia (ex-Faurecia) en tant que responsable de l’audit interne Europe et directeur financier France. Un profil hybride, rare et assumé, qui fait de lui un témoin précieux de la complémentarité entre ces deux univers.

Pouvez-vous nous présenter votre parcours qui vous a conduit à exercer des fonctions dans l’audit ?

Jean-François Leduc : Après mes études à Paris-Dauphine, j’ai commencé ma carrière en tant qu’auditeur externe, une trajectoire courante au milieu des années 1990 : toutes les grandes écoles et universités alimentaient les principaux cabinets. J’ai ainsi rejoint l’un des Big 5 de l’époque, Arthur Andersen, ce qui était considéré comme une destination prestigieuse. J’y suis resté huit ans, donc largement plus que les trois ans standard, en raison de la diversité extraordinaire des missions : un tiers de pur audit, un tiers de conseil et un tiers de missions principalement en Europe Centrale et de l’Est, en Pologne, République tchèque, Azerbaïdjan, ainsi qu’en Russie.

Et par la suite ?

J-F.L : J’ai rejoint Valeo pour un poste dans le contrôle interne, notamment pour la mise en place de la loi de sécurité financière de 2003, avant d’évoluer vers un poste de CFO, basé aux États-Unis. J’ai poursuivi comme directeur financier du groupe FBD (enseignes Cuisine+, Cuisine Références et Ixina), avec comme mission de structurer un vrai département financier. C’est là que j’ai appliqué les fondamentaux du contrôle interne dans le contexte d’une ETI : ségrégation des tâches, mise en place de processus de validation… Un travail de structuration essentiel, qui a d’ailleurs été salvateur pour l’entreprise puisqu’il a permis de déjouer une tentative de fraude au président. 

En 2016, le fournisseur de technologies pour l’automobile Faurecia (devenu Forvia) m’a confié la direction de l’audit interne EMEA, avant de me nommer CFO. Après mon départ de l’entreprise, il y a deux ans, j’ai effectué une mission de CFO en ETI sous LBO (Leveraged buy-out)1.

Qu’est-ce qui vous a initialement attiré vers les métiers de l’audit et du contrôle interne ?

J-F.L : Honnêtement, ce n’était pas une vocation à proprement parler. L’audit externe était la voie naturelle après ma formation. En revanche, j’ai été séduit par la dimension très structurée et très exigeante du métier chez Arthur Andersen, combinée à la variété des sujets. J’ai une sensibilité naturelle aux environnements « processés », et l’audit correspondait bien à cette façon d’appréhender les choses : comprendre un système, en valider la cohérence, relier le général au particulier. Cette dimension-là m’a suivi tout au long de ma carrière.

Votre parcours n’est pas linéaire. Un choix de carrière ou une succession d’opportunités que vous avez su saisir ou provoquer ?

J-F.L : Je n’ai pas dessiné de schéma de carrière. Les opportunités et le désir de relever de nouveaux défis ont façonné mon parcours. La notion de transformation a toujours été motrice : restructurer, faire évoluer des pratiques, élaborer des procédures… C’est inscrit dans mon ADN professionnel. 

Un ADN très formaté par une approche métier propre à l’auditeur…

J-F.L : C’est vrai. D’ailleurs, l’audit interne m’a énormément aidé au moment de ma première prise de poste comme CFO, grâce notamment à cette capacité d’établir des diagnostics rapides. L’audit interne enrichit considérablement la position de directeur financier.

Pour vous donner un exemple, à l’occasion d’une prise de poste en tant que CFO, j’ai eu pour mission de réviser le document de reporting destiné aux actionnaires. Mes réflexes d’auditeur m’ont alors conduit à m’interroger sur les étapes de création des rapports et sur les informations qui les nourrissaient. Des incohérences sont apparues rapidement qui, corrigées, ont permis de produire un reporting de qualité. Sans la culture et la logique de la « piste d’audit », j’aurais peut-être amélioré la présentation sans détecter ni résoudre le problème. Voilà un exemple de valeur ajoutée concrète de l’auditeur !

Est-ce que vous avez à l’esprit d’autres compétences clés propres à l’auditeur et qui vous ont été précieuses dans vos autres postes ?

J-F.L :L’auditeur interne, c’est le métier où l’on apprend à apprendre. Il forme à ne jamais rien prendre pour acquis, à faire « un pas de côté » avant d’agir, ce qui est précieux dans une fonction de direction. Comme je le disais précédemment, le métier développe également une capacité à rapprocher le général et le particulier, à faire le lien entre la vision globale et le point de détail. Ce qui permet, dans n’importe quel poste, de s’assurer que le « grand discours » n’est pas « fumeux » et déconnecté du réel. Cette agilité à comprendre rapidement un nouvel environnement, à identifier les risques et à prioriser les actions en conséquence constitue une force dans des fonctions de direction.

Quels furent les principaux défis et les compétences nouvelles que vous avez dû acquérir pour prendre un poste de CFO ?

J-F.L : Le principal défi, c’est de passer de la rétrospection à l’action. En audit interne, on recommande sans mettre en œuvre. Une position qui peut parfois mener à un certain dogmatisme et à une relative déconnexion vis-à-vis de la réalité opérationnelle. Faire soi-même, décider, assumer les conséquences : le CFO est en prise directe avec le quotidien de l’entreprise. 

Quel conseil donneriez-vous à un professionnel de l’audit interne ou du contrôle interne qui envisage, comme vous, d’évoluer vers un poste dans la finance ?

J-F.L : D’y aller, franchement ! Ce qui fait la richesse de mon parcours, c’est justement l’alternance entre l’audit interne et la finance. Et je reste aujourd’hui ouvert aux deux. Mon conseil pour un auditeur qui souhaite passer à la finance est de bien soigner l’atterrissage opérationnel : accepter de se confronter à la réalité concrète, d’être parfois mis en difficulté, et d’apprendre à transformer les recommandations en actions.

Que diriez-vous à quelqu’un qui hésite à se lancer dans les métiers de l’audit interne par crainte d’y rester « enfermé » ?

J-F.L : Plus qu’un métier, l’audit interne est une école et une pépinière. Un grand nombre des auditeurs du service que je dirigeais chez Forvia ont d’ailleurs évolué avec succès vers d’autres fonctions, et pas seulement en finance. Non seulement ils avaient développé des compétences, mais les missions les avaient mis en lumière auprès des opérationnels. Le risque d’enfermement ne vient pas du métier, mais de la façon dont l’auditeur sait tirer profit, ou pas, de son exposition auprès des autres services.

Si c’était à refaire, referiez-vous le même parcours « hybride » ?

J-F.L : Oui, sans hésiter, même s’il est atypique. Je suis un hybride et cela me convient. J’aime la diversité et mon profil me permet précisément d’aborder deux univers avec une vraie légitimité. Remplacer un CFO pour appliquer des procédures mises en œuvre depuis vingt ans ne m’intéresse pas. Ce que j’aime, c’est comprendre un système, le diagnostiquer, et le transformer.

1 Rachat avec effet de levier est un montage financier permettant le rachat d’une entreprise via une société holding